Introduction | Partie 1 | Partie 2 | Partie 3 | Partie 4 | Partie 5 | Partie 6 | Partie 7 |
Didactique | Processus d'apprentissage | Matérial iconographique
------------------------------
Vers un monde nouveau? Gains et déficits d’un regard franco-allemand sur la période de l’entre-deux-guerres
Démocraties et régimes totalitaires dans l’entre-deux-guerres - Partie 6
Christoph CORNELIßEN
Relever les lacunes de manuels scolaires d’histoire fait partie des critiques qui peuvent facilement être émises. Etant donné le volume très restreint de la partie 6 du manuel d’Histoire franco-allemand (il s’agit en tout de 63 pages, abondamment illustrées, consacrées aux « démocraties et régimes totalitaires dans l’entre-deux-guerres »), il convient toutefois ici avant tout de considérer quels thèmes centraux ont été retenus et sur quels points l’auteur a mis l’accent.
De ce point de vue, on peut dire dès l’abord que les auteurs de ce volet thématique (Michaela Braun, Martin Wicke, Bernadette Galloux; avec des dossiers de Bénédicte Toucheboeuf et Peter Geiss) ont très bien réussi à fournir un bilan équilibré de la recherche historique récente sur des thématiques choisies et à transmettre dans des unités didactiques judicieusement structurées des données essentielles sur les défis particuliers de cette époque. Au regard de la conception générale de l’ouvrage, il est compréhensible que la comparaison de l’évolution en France et en Allemagne durant cette période de l’entre-deux-guerres fasse l’objet d’une étude poussée. Les six leçons du chapitre 13 sur « la crise des démocraties libérales (1918–1939) » ne restent cependant nullement limitées à cette étude comparée. A côté des grands tournants politiques de la Réplique en France et en Allemagne après la Première Guerre mondiale, la montée du fascisme italien est abordée sur une double-page. Un dossier fournit des informations supplémentaires sur les principaux événements de la guerre d’Espagne.
La structure très élaborée du volume tout entier se reflète particulièrement dans deux autres dossiers de nature historiographique : l’un consacré à la question « La République de Weimar était-elle vouée à l’échec ? », l’autre au « fascisme : un phénomène universel ? ». Ces pages révèlent une autoréflexivité de grande valeur, plutôt rare dans les manuels scolaires, puisqu’elles ne transmettent pas seulement l’histoire aux élèves comme une suite d’événements, mais comme un débat sur des interprétations divergentes qui leur sont proposées. De plus, des double-pages abordent des questions de méthode, dont une au chapitre 13 portant sur la façon de commenter une caricature ou une affiche, et une autre au chapitre 15 sur l’étude de photographies, auxquelles sont jointes des indications pratiques sur l’interprétation de sources choisies. Le dossier historiographique intitulé « Le thème du totalitarisme dans la littérature et au cinéma », qui clôt la partie 6, est à replacer lui aussi dans le même contexte, puisque l’interprétation populaire de fictions historiques en est le sujet de discussion, à travers trois classiques du cinéma et de la littérature : « Le Dictateur » de Charlie Chaplin (1940), « Le Meilleur des mondes », d’Aldous Huxley (1932), et « 1984 » de George Orwells (1948). Cette double-page attire positivement l’attention, si l’on pense à l’ambition accrue des producteurs et réalisateurs de films de donner, par le recours à l’émotion, un accès plus durable à la réalité des régimes totalitaires que la science historique n’a su le faire durant ces dernières décennies.[1]
Cette avantageuse démarche, qui tient compte de la théorie et de la méthode, structure également les deux chapitres suivants de la partie 6. Le chapitre 14 consacré à « L’Allemagne nazie » thématise tout d’abord les fondements idéologiques du régime nazi, puis traite comme aspects centraux la naissance et les caractéristiques de la dictature nazie, ainsi que les actes de violence et de terreur commis par les nazis. Ce chapitre est complété par quatre dossiers proposant respectivement une étude approfondie, jusqu’à 1939, de la législation et de la discrimination raciales, de l’économie et de la société allemande sous le nazisme, ainsi que de la propagande et de la politique culturelle du IIIe Reich. Le quatrième et dernier dossier, de nature historiographique, discute le rôle d’Hitler vu par la recherche en histoire. Ce choix apparaît là encore très pertinent, car il met en lumière un thème qui a suscité, depuis les débuts de l’historiographie sur le nazisme, plusieurs vagues d’importants débats entre experts rencontrant un vaste écho dans l’opinion publique.
Par rapport au nombre de pages consacrées à la dictature nazie, la place impartie au régime bolchevique et stalinien est bien moins importante (12 pages en tout). Toutefois, le manuel ne se contente pas d’en présenter les principales phases, mais thématise aussi dans deux dossiers le « culte de la personnalité de Staline », ainsi que la mise en place et les effets meurtriers du système stalinien du Goulag. Un autre dossier, celui-là historiographique, présente le totalitarisme comme « modèle d’analyse controversé », mettant ainsi un accent qui est encore repris et renforcé dans le bilan du chapitre tout entier (p. 294 et suiv.).
Ces passages révèlent précisément les ressources particulières qu’offre le manuel d’Histoire franco-allemand : la situation des deux côtés du Rhin dans les années 1930 est délibérément présentée de façon très contrastée à l’aide de sources reflétant des perceptions « au miroir de l’autre ». Cette démarche présente entre autres l’avantage de remettre en question des clichés bien ancrés sur les nazis allemands et les démocrates français.
Mais bien plus encore que les extraits de sources proposés dans le manuel, la page finale sur les « regards croisés franco-allemands » invite à une réflexion fondamentale critique sur les principaux concepts historiques de la partie 6, puisqu’elle met bien en lumière comment et pourquoi la recherche historique sur la période de l’entre-deux-guerres a conduit à mettre l’accent sur des problèmes différents des deux côtés du Rhin. Le manuel propose comme base de discussion des extraits du débat provoqué par l’historien israélien Zeev Sternhell sur l’écho du fascisme en France dans les années 1930, ainsi que des exemples illustrant les divergences entre les interprétations historiques ouest-allemandes et est-allemandes jusqu’à la fin des années 1980. La comparaison finale entre le national-socialisme et le stalinisme retrace en un bref aperçu les débats historiographiques actuels ; la confrontation des positions allemandes et françaises fait apparaître ce faisant les aspects particulièrement marquants.
Les double-pages étant introduites par une question centrale clairement formulée et se terminant par un catalogue de « pistes de travail », il n’est guère à craindre que les lecteurs du manuel ne saisissent pas les messages essentiels de la partie 6. Cet objectif est également servi par les cartes, statistiques et illustrations, et la galerie d’images de petit format fournissant au tout début de cette partie 6 un premier aperçu des thèmes ultérieurement abordés. Ces supports visuels sont dans l’ensemble bien choisis. Il s’agit, pour ne prendre ici que quelques exemples, de photos représentant une scène de campagne électorale pendant la République de Weimar, Mussolini tenant un discours, l’un des premiers camps de concentration de l’Allemagne nazie après la « prise du pouvoir », de reproductions d’œuvres d’art de grand format au service de la propagande ou de reproductions d’affiches, ainsi que d’un extrait du film « 1984 » réalisé d’après le roman de George Orwell. Comme les images de petit format introduisant la partie 6 réapparaissent en format agrandi, accompagnées d’une légende, au cours des trois chapitres de ce volet thématique, les élèves peuvent déjà dès le départ opérer une première approche « atmosphérique » du thème central.
Cette galerie d’images met déjà bien en évidence ce que l’auteur de cette partie 6 considère comme l’un des traits marquants de l’entre-deux-guerres en Europe : la mobilisation politique des masses, les luttes idéologiques, les grèves, la violence des conflits sociétaux, les humiliations publiques infligées aux opposants politiques, la promotion sociale et politique des Volksgenossen (concept nazi désignant les membres de la communauté ethnique) et l’exclusion concomitante de groupes entiers pour des raisons « raciales », l’arrivée au pouvoir des mouvements totalitaires. L’auteur saisit ce faisant en effet les aspects fondamentaux de l’entre-deux-guerres, sans toutefois, pour passer ici aux remarques critiques, appréhender entièrement l’histoire politique de cette période, qui constitue presque exclusivement le centre de ce volet thématique.
Ceci est dû en partie à la conception générale du manuel, car des processus essentiels de l’entre-deux-guerres, dont ceux des domaines socio-économique et culturel, sont traités dans d’autres chapitres (chapitres 5 à 8). Mais si, comme dans d’autres passages sur le national-socialisme, le concept d’une « dictature de consensus » est employé à juste titre (p. 258), un tel discours n’a de sens que si l’on tient compte des libertés considérablement élargies dont beaucoup jouissaient depuis les années 1920, que ce soit l’évolution de la place de la femme dans la société (p. 122), les nouveaux rapports sociaux dans les sociétés industrialisées (p. 118) ou la participation plus large des masses à la culture (p. 146 et suiv.). On peut douter que les élèves parviennent à saisir ces contextes, du fait de la présentation fragmentée des faits politiques, économiques et sociétaux.
D’autre part, l’orientation franco-allemande du manuel s’avère être très désavantageuse dans un contexte important pour l’étude de l’entre-deux-guerres : bien que la crise de la démocratie soit brièvement abordée, du moins en Hongrie et en Pologne, et que le nationalisme soit évoqué dans la montée des « régimes autoritaires » (le tout en page 236), la mosaïque ethnique de la Ostmitteleuropa (pays de l’est de l’Europe centrale) et les tensions nationales et internationales qu’elle génère n’ont pas dans le manuel la place qui leur revient. La double-page consacrée à « l’Europe des traités » (p. 224) ne peut pas compenser ce déficit.[2]
D’autres éléments, énumérés en suivant, attirent également la critique :
La frise chronologique de la page 234 comporte des dates-clé de l’histoire de l’Allemagne et de l’Italie depuis 1919, mais n’indique pour l’histoire de France des années 1920 que la fondation du parti communiste. La page 236, qui présente en autres les conséquences économiques de la Première Guerre mondiale, fait certes référence au fait que la France et la Grande-Bretagne ont dépendu financièrement des États-Unis, mais n’explique pas que les pays vaincus, en particulier le Reich allemand, se sont retrouvés en fait dans la même situation, en raison des crédits auxquels ils ont eu recours après la guerre. Le court texte d’introduction sur la grève générale des mineurs britanniques, en page 237, n’est guère convaincant : il explique que les mineurs n’auraient pas remis en cause le système politique, à la différence des mouvements de grève sur le continent, mais l’article du Times imprimé en suivant exprime exactement le contraire. Et aussi pertinentes qu’elles soient, les « pistes de travail » de fin de chapitre demandent quelquefois trop peu de travail de la part des élèves. À la page 239, par exemple, une question renvoie au message d’une affiche dont l’orientation politique est déjà explicitement indiquée dans la légende de l’affiche, à la page précédente. Beaucoup d’autres critiques de détail pourraient être fournies. On peut par exemple se demander s’il était vraiment judicieux d’imprimer un graphique schématique et un peu confus de la République de Weimar, et si des sources iconographiques ou textuelles d’une autre nature n’auraient pas été plus « parlantes ».
Mais il convient surtout d’émettre en conclusion quelques considérations d’ordre plus fondamental. Tout d’abord, il paraît problématique que les objections critiques des spécialistes ne soient pas entrées en ligne de compte face aux thèses excessives de l’auteur dans le cadre du débat sur les nouvelles thèses de la recherche, comme dans le cas de l’ouvrage de Götz Aly sur le Volksstaat national-socialiste (l’État du peuple allemand conçu comme une communauté ethnique). D’autre part, il n’est pas satisfaisant que de nombreux extraits de sources soient issus de vieux recueils : il est très souvent fait référence à « Geschichte in Quellen », bien que d’innombrables autres ouvrages critiques sur l’histoire contemporaine, dont les élèves pourraient aussi tirer profit, soient déjà parus entre-temps. Troisièmement, les ressources qu’offre Internet ne sont pas encore suffisamment exploitées, aussi bien en ce qui concerne les sources que la littérature scientifique. La partie 6 fait certes quelques références à Internet, mais celles-ci ne suffisent nullement à guider dans un travail de recherche critique les futurs utilisateurs de ressources historiques sur la Toile.[3] Enfin, il apparaît clairement que l’équipe d’auteurs n’a pas réussi à répondre à l’objectif qu’ils s’étaient eux-mêmes fixé de rendre compte dans le manuel de la dimension européenne, et même globale.[4] Les références plutôt succinctes à l’histoire coloniale, dans la partie 4, ne suffisent certainement pas à combler ce déficit, et ne rendent même pas du tout compte des relations que les Européens ont nouées avec le reste du monde pendant la période de l’entre-deux-guerres.
Ces remarques restrictives mises à part, la partie 6 laisse dans l’ensemble une impression positive, puisqu’elle permet, avant tout pour l’histoire politique de l’entre-deux-guerres, de stimuler la formation d’une conscience historique discursive. Il reste à savoir par ailleurs si ce manuel trouvera réellement, parmi les enseignants et les élèves, les lecteurs et lectrices qu’il mérite, vu l’évolution des programmes d’enseignement des deux côtés du Rhin et le nombre d’heures de cours qui en découle pour la matière Histoire.
[Traduction : Isabelle Quillévéré]
-------------------
[1] Cf. l’article de Frank Bösch, « Film, NS-Vergangenheit und Geschichtswissenschaft. Von ‘Holocaust’ zu ‘Der Untergang’, in : Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte 55 (2007), p. 1–33
[2] Cf. par exemple Hans Lemberg (éd.), Ostmitteleuropa im 19. und 20. Jahrhundert (1918–1939). Stärke und Schwächen der neuen Staaten, nationale Minderheiten, Marburg 1997.
[3] Cf. Christoph Cornelißen, Internet und Geschichtswissenschaft. Anmerkungen aus der Praxis von historischer Lehre und Forschung, in : Olaf Hartung, Katja Köhr (éd.), Geschichte und Geschichtsvermittlung. Ouvrage dédié à Karl-Heinrich Pohl, Bielefeld 2008, p. 147–158
[4] Pour se situer dans un cadre général, voir l’ouvrage de Walter L. Bernecker, Europa zwischen den Weltkriegen, 1914–1945, Stuttgart 2002.



